jeudi 16 février 2017

Ha, Guenon !




Résumé de l'épisode précédent : Après avoir longuement cherché sa fille chez les humains, Déméter réalise qu'elle ne la retrouvera pas. A bout de forces, elle fait halte dans une maison de mortels, où la servante Baubô tente tant bien que mal de prendre soin d'elle. Mais Déméter, prisonnière du désespoir causé par la perte de sa fille, se laissé dépérir.

Il arrive parfois que sa servante Baubô, à force d'âpres négociations, parvienne à lui donner son bain, à l'habiller, à la peigner et à lui présente un miroir pour qu'elle s'admire. Mais alors la déesse ne daigne même pas jeter un regard à son reflet. Tout ce travail pour rien, pense la servante. Un jour, agacée, elle lui sert ses quatre vérités :
- Déméter, ta chair est triste. Tu n'as jamais vraiment ressemblé à une femme, plutôt à une courgette ou un navet à la pulpe verdâtre, avec de la soupe froide dans les veines. Mais maintenant tu ressembles carrément à un raisin sec. Tu n'as pas assez de graisse sur l'os pour faire de la ride. Tu te momifies.
- Avant d'arriver ici, j'avais un corps. J'avais des bras pour enlacer ma fille. J'avais une bouche pour embrasser ma fille. J'avais des mains pour la border, des mains pour la peigner, des mains pour la nourrir.
- Tes mains, c'est plus que des nœuds de doigts à présent. J'ai du mal à croire que ces mains mortes ont soigné quelqu'un.
- C'est normal. Quand on m'a pris ma fille, j'ai eu des jambes pour la chercher, des pieds pour la chercher, des crampes et des cloaques pour la chercher encore et encore. Puis j'ai compris que là où elle était, je ne pourrais pas la rejoindre. J'ai vu une maison, alors je suis entrée. Il y avait une chaise, alors je me suis assise. À partir de là, ça ne servait plus à rien d'avoir un corps.
- Et ton sang ? Qu'as-tu fait de ton sang ? Si tu me disais dans quel puits tu l'as jeté, j'irais l'en tirer avec mon seau.
- À quoi bon n'avoir rien d'autre que des litres de sang dans le cœur ? Je m'en suis débarrassé aussi.
- Tes joues, elles sont longues comme une avalanche à force de ne jamais être remontées par un sourire. Ton nez, c'est le seul machin qui reste debout au milieu de cette dégringolade. Il fait tellement d'ombre qu'on ne voit plus tes yeux. Pendant combien de siècles encore vas-tu tirer la tronche ?
Et comme Déméter ne répond pas, elle ajoute :
- Déméter, chez nous aussi les filles de vingt ans préfèrent l'amour grossier des bellâtres au bel amour ensoleillé des mamans. Chez nous aussi elles finissent par rejoindre le bouc puant, elles fuient le foyer et abandonnent leur mère à leur chagrin. Quand l'enfant part, nous laissant seules avec notre amour inutile, nos bras et nos mains inutiles, nos bouches et nos cœurs inutiles, nous aussi nous ne pensons plus qu'à mourir. Mais nous sommes humaines, c'est-à-dire viles et sans courage. Alors nous renonçons. Imite notre lâcheté Déméter ! Triche. Essaye de faire ton deuil. Échoue. Échoue encore. C'est long, l'agonie d'un amour. Mais tu n'as pas le choix : il faut recommencer, chaque jour, à le tuer. C'est lui ou toi Déméter.
- Alors ça sera moi.
Baubô expulse un épais mollard entre les deux dents qui lui reste. C'est sa manière à elle d'exprimer son exaspération. Mais il en faut plus à une vieille servante pour s'avouer vaincue.
- On m'a dit que tu étais une gracieuse personne, et même une envoûtante danseuse. Mais maintenant quand tu bouges, laisse-moi te l'avouer, c'est comme une quincaillerie qui se mettrait en mouvement. Ça crisse, ça grince, ça tressaute, c'est pas beau à voir.
- Quand ma fille est née, j'ai compté ses doigts : il y en avait dix. J'ai compté ses orteils : il y en avait dix.
- Nous faisons les enfants pareil chez les humains.
- Le reste de son corps était aussi harmonieusement et minutieusement assemblé. Je n'avais jamais rien vu d'aussi parfait. Pendant les dix-sept années qui ont suivi, il était bon d'avoir un corps pour servir ce corps. Il était bon d'avoir toute la grâce divine, et davantage, pour servir le déploiement de ce corps.
- Et maintenant même plus un sourire pour ta servante dévouée.
- Quand on m'a pris ma fille, je me suis rendu compte à quel point un corps c'est hideux. Un corps c'est laid, ça pue, c'est sale. Si j'avais un corps je te ressemblerais, toute rouge par endroits, la peau percée de mille petits trous par lesquels suinte du sébum et de la sueur, le ventre gonflé de gaz, la langue chargée, les paupières irritées, les dents grisâtres, les doigts tordus, l'haleine forte, les pommettes brûlées, les oreilles poilues, les joues tombantes, les cheveux gras, les chevilles boursouflées, les cuisses veinées, et cette chose entre les jambes...
- Tu veux parler de mon coquelicot fané ?
- Tais-toi.
- Mon bourrelet fripé ?
- Ça suffit.
- Mon berlingot avachi ?
- Fichue bavarde !
- Mes nageoires d'entrejambes ?
- Un peu de décence par pitié !
- Ma ride visqueuse d'où s'écoulent des filaments de blanc-manger ?
- Un mot de plus et je vomis.
- Bien. Je ne te parlerai plus de mon assiette de charcuterie faisandée.
- Tu recommences !
- Je préférerais me couper la langue plutôt que de déplaire à ma déesse.
- Contente-toi de garder le silence.
Déméter retombe en prostration. Baubô passe le balai. Elle fredonne :
Est-ce une face de guenon
Mais non mais non
Est-ce une pulpe de melon
Mais non mais non
Une moisissure de trognon
Mais non mais non
Est-ce une piqûre de frelon
Mais non mais non
Une gelée de puant poisson
Mais non mais non
Un agrégat de pliures
Dans un velu moignon
Montre ta craquelure !
Lève ton cotillon !
- Qu'est-ce que tu marmonnes encore ? Demande Déméter.
- Rien qu'une ritournelle de chez nous.
Baubô, un peu plus haut, poursuit :
Est-ce un velu chiffon
Mais non mais non
Est-ce un moite hérisson
Mais non mais non
Un saignant macaron
Mais non mais non
Un écrasé de fissures
Sur un flasque édredon
Montre ta craquelure !
Lève ton cotillon !
- Sans s'en rendre compte, Déméter s'est mise à fredonner «Mais non, mais non » avec sa servante.
- Est-ce une tranche de jambon ? chante Baubô.
- Mais non, mais non, répond Déméter.
- Est-ce un gluant bouillon ?
- Mais non, mais non !
- Est-ce un infect dragon ?
- Mais non, mais non !
- Un entrelacs de coutures, sortant d'un sombre chardon ?
- Montre ta craquelure ! Lève ton cotillon !
- Déméter, veux-tu que nous chantions la suite ensemble ?
- La suite ? Mais je ne la connais pas !
- Je vais te l'apprendre ! Répète après moi !
- Déballe ta pisette !
- Déballe ta pisette !
- Brandis ta prunette !
- Brandis ta prunette !
- Déploie ta michette !
- Déploie ta michette !
- Exhibe ta craquette !
- Exhibe ta craquette !
- Découvre ta cuvette !
- Découvre ta cuvette !
- Fais voir ta foufounette !
- Fais voir ta foufounette !
Baubô, n'y tenant plus, retrousse alors sa jupe, arque son bassin et projette les deux escalopes de son entrejambe sur le front de Déméter avec un claquement sec.
- Ha ! J'ai failli sentir ! s'exclame la déesse. Vite, recommençons à penser !
Mais il est trop tard, et l'espace que le choc a libéré dans son esprit laisse monter un immense rire tellurique qui fait voler en éclat le carcan de sa peine.
On dit qu'à partir de ce moment il ne se passa plus un jour sans que Baubô et Déméter chantent la chanson de la guenon, et même qu'elles en inventèrent d'autres.

lundi 30 janvier 2017

L'évasion




Résumé de l'épisode précédent : 

A la faveur d'une rencontre avec un inconnu dans une fête d'humains, Perséphone s'aperçoit qu'elle est pourvue d'un con.

Ça ne l'avait jamais vraiment bouleversée auparavant. Mais maintenant son con est devant elle. Comme un chien plus puissant que son maître, il tire sur sa laisse. Derrière, elle galope, essoufflée, affolée, décollée du sol par la bête. Reviens là ! Crie-t-elle. Reviens là ! Implore-t-elle. Si tu ne reviens pas tout de suite je te couds, menace-t-elle. Rien à faire, son con n'a plus de tête, et il n'a plus qu'un seul but, se faire mettre encore et encore par le regard de l'inconnu.
Ainsi, Perséphone retourne dans les rues des humains, téléguidée par son con. Elle sait bien qu'ils sont sept milliards. Ça ne l'empêche pas d'avoir l'espoir de le croiser par hasard. Ses pieds martèlent le bitume, portés par ses jambes, deux blocs d'énergie en fusion qui la mènent dans des directions insensées. Il est peut-être au coin de cette rue. Attablé à cette terrasse. Peut-être qu'il va sortir de ce tabac. Sur le parvis de cette gare, elle sent qu'elle va le retrouver. Elle le voit partout. Une allure lui rappelle son allure, un visage lui évoque son visage, un vêtement, c'est ce qu'il portait le soir de leur rencontre. À chaque fois son cœur explose dans sa poitrine, sa gorge se serre, sa respiration s'accélère, elle se met presque à courir. À chaque fois elle constate qu'elle s'est encore trompée, que ce n'est qu'un pauvre humain insignifiant. Un soulagement passager l'envahit. S'il s'était réellement agit de lui, aurait-elle trouvé quelque chose à lui dire ? Non. Aurait-elle rougi, bégayé, paru complètement idiote ? Certainement. Ainsi l'honneur est sauf. Elle va pouvoir rentrer chez elle la tête haute. Mais son con ne l'entend pas de la même oreille. Il se moque qu'elle ne se soit pas ridiculisée. Ce qu'il veut, c'est sentir à nouveau la brûlure qu'il a découverte accidentellement. Or elle n'imagine pas d'autres moyens lui donner que l'inconnu de la fête.
Perséphone rentre à Éleusis dans un état d'esprit accablé : elle a parcouru des centaines de kilomètres, elle a regardé des milliers de faces humaines, elle ne l'a pas retrouvé. Elle réalise que son entreprise est vouée à l'échec. Dans sa chambre, étendue sur son lit, sans force et sans volonté, elle prend la décision solennelle de l'oublier. Elle ne sait pas que la tête ne décide rien si le corps veut le contraire. Surtout si le corps est jeune, sain, fort, surtout s'il veut par son centre. Non seulement l'inconnu ne disparaît pas de ses pensées mais son vœu d'oubli fait rejaillir avec une acuité cruelle des détails qui lui avaient échappé : quelques cheveux blancs dans la chevelure noire, la cigarette tenue un long moment entre les doigts, lissée, tapotée sur la table, allumée comme à contrecœur, l'apparition d'un petit éventail de rides au coin des yeux lorsqu'il rit. Ces images l'obsèdent, font écran entre elle et la réalité, la dégoûte de l'instant présent. Aux champs, aucune tâche ne parvient à la retenir plus que quelques minutes. La croissance des plantes, l'éclosion des fleurs, l'évolution de la couleur et de la forme des légumes, tout ce qui d'habitude la passionne, maintenant l'indiffère.
- Regarde la petite grenouille ! S'exclame Déméter. 
- Ouai, répond Perséphone sans tourner la tête.
Les outils lui tombent des mains, elle va s'allonger sous la véranda, n'en bouge plus. Déméter, inquiète, va s'asseoir à côté d'elle. Perséphone se glisse dans les bras de sa mère, la tête sur son épaule, le nez contre son cou. Ça sent bon, c'est apaisant, c'est familier, c''est éternel. Déméter, surprise, savoure l'étreinte avec sa fille. D'habitude Perséphone évite le contact physique.
- Maman, j'ai fait une rencontre, ne peut-elle s'empêcher d'avouer.
Elle est sur le point de tout lui raconter, l'escapade nocturne, la fête, l'homme, et depuis cette tension, bien trop forte pour elle, qui la traverse du matin au soir sans interruption. Mais le corps de Déméter s'est crispé, et aussitôt Perséphone comprend qu'elle ne pourra rien dire de ses craintes, de ses rêves, qu'elle ne pourra pas partager ses questions, qu'est-ce qui m'arrive, suis-je en train de devenir folle, et surtout comment faire pour le revoir, juste une seule fois le revoir. Elle comprend que sa mère ne lui offrira aucun réconfort et aucune réponse, qu'elle ne fera rien d'autre qu'accroître sa surveillance déjà étroite, et qu'il faut sur-le-champ inventer une histoire pour se sortir de ce faux pas.
- J'ai fait une rencontre en rêve. Un homme se tenait près de mon lit, il voulait me dire quelque chose. 
- Un homme ? Répète Déméter, suspicieuse au dernier degré. À quoi ressemblait-il ? 
- Je ne me rappelle plus son visage. Je me suis réveillée avant qu'il n'ait pu me délivrer son message. 
- Es-tu bien sûre que ce n'était qu'une image et pas un être de chair qui se tenait près de ton lit ? Demande Déméter, tendue comme un reptile. 
- Je voyais le mur à travers lui. Il avait l'air fait de fumée.
Déméter se détend. Mais la déesse est trop subtile pour que la vérité lui échappe complètement : quelqu'un est rentré dans la tête de sa fille, c'est-à-dire dans son territoire. Et ça, elle ne peut le tolérer. Il va donc falloir prendre au plus vite toutes les mesures nécessaires pour bouter l'inconnu hors des frontières qu'il n'aurait jamais dû franchir.
- Demain, j'irai voir Zeus pour qu'il nous éclaire sur le sens de cette image, décide-t-elle.
Déméter se couche tôt. Le chemin jusqu'à Zeus est long et pénible. Elle doit rassembler ses forces. Quand la maison s'emplit d'un silence seulement rythmé par l'ample respiration de sa mère, Perséphone rallume son portable. La vibration l'informe aussitôt qu'un texto lui a été envoyé. C'est l'inconnu qu'elle a rencontré à la fête humaine. Son ventre se noue. Ses mains suent. Son cœur explose. Elle découvre qu'il y a quelque chose de pire que vouloir : obtenir.
Le texto compte une phrase, deux abréviations, trois fautes d'orthographe. Il commence par « Salut la miss » et finit par « 22h, pas plus tard ». Ce n'est pas une invitation, c'est un ordre. Sans la moindre hésitation, Perséphone expédie un « ok » fébrile, attrape un sac à dos et y jette ses affaires.
- N'y va pas.
Perséphone sursaute. Elle n'a pas entendu sa mère s'approcher à pas de loup.
- N'y va pas ma princesse. On ne répond pas « ok » à un message à l'impératif. On ne se met pas à calculer frénétiquement le temps qu'il reste pour s'organiser quand un inconnu ne donne pas plus de deux heures pour le rejoindre. On laisse passer une semaine, et lorsqu'on répond c'est en vouvoyant, pour demander s'il s'est trompé de destinataire, et faire comprendre que personne, même le plus séduisant des inconnus, ne peut s'adresser à toi de cette manière. 
- Mais pourquoi tu m'espionnes tout le temps ? S'exclame Perséphone, stupéfaite par le pouvoir de clairvoyance de sa mère. 
- Mon trésor, mon soleil, mon âme. N'y va pas. Ne lui donne pas ton souffle. Ne lui donne pas ta chaleur. Il te souillera. Il t'abîmera. Ce type, il craint, je le sens. Il n'a pas l'air de s'être rendu compte que tu es un miracle. 
- Tu ne le connais même pas, proteste Perséphone. 
Mais dans son cœur, elle sait bien que sa mère a raison. Que cette affaire va manquer de douceur. Peut-être même qu'il la battra. Qu'il introduira des choses non organiques en elle, comme des phallus en plastique bien trop exubérant pour sa virginité. Elle n'a pas peur. Ce qui lui fait peur c'est sa mère, l'ample corps mou, tiède et oppressant de sa mère toute puissante. Tout ce qui pourra l'arracher au piège de ce corps lui paraît désirable. Même la morsure. Même la griffure. Même la brûlure. Elle n'envisage pas d'échapper à ce marécage d'amour maladif sans la moindre brutalité.
Déméter s'approche d'elle et la prend dans ses bras. Perséphone a beau serrer les dents et les poings, elle ne peut empêcher l'onde de douceur qui émane du corps de sa mère de la traverser. Avec horreur, elle constate qu'elle mollit, que ses forces l'abandonnent, que son souffle s'étiole, que sa volonté chancelle, et c'est précisément ça, la capacité de Déméter à la réduire à l'impuissance, à la rendre aussi immobile et végétative que n'importe lequel des légumes auxquels elle donne vie, ça et non pas les humains retors, violents, vulgaires, qu'elle redoute plus que tout au monde.
- Dans deux heures, je serai avec lui, grince Perséphone entre ses dents. Alors il fera ce qu'il veut de mon corps, puisque j'y vais pour lui offrir. 
Elle ne précise pas : pour lui offrir et pour te le voler.
- Ce corps que j'ai nourri, lavé, guéri, câliné ? Ce corps pétri de toute ma tendresse ? 
- Justement, j'en ai marre de ta tendresse. Ça fait dix-sept ans que je baigne dans ta tendresse, que je mange le miel de ta tendresse, que je bois le lait de ta tendresse. Tout est si doux, si chaud, si enveloppant que je ne me sens même plus exister. 
- Et tu crois que c'est en allant te faire fendre en deux par un pourceau que tu vas te sentir exister ?
Perséphone se dégage de l'étreinte toxique, attrape le sac à dos qu'elle finit de remplir avec précipitation. 
- J'irai, dit-elle sans y croire. 
- Tu n'es qu'une pute, répond sa mère.
Dans un sursaut de révolte désespérée, Perséphone s'interdit de penser et se force à agir. Jeter sa brosse à dents dans le sac. Enfiler son manteau. Chausser ses bottines. Sortir de la maison. Traverser le parc. Escalader la muraille. Sans laisser la moindre réflexion entraver le déploiement de sa fureur et de sa tristesse, elle sort du périmètre de la toute puissance maternelle. Et c'est seulement une fois l'enceinte du parc franchie, assise dans un véhicule bruyant et brinquebalant, en route vers un inconnu à qui elle a donné son consentement pour une soirée de sexe – non tarifée, n'en déplaise à sa génitrice - qu'elle recommence à penser. Alors elle constate que c'était simple et qu'elle a peur, mais d'une peur nouvelle, acide et fraîche comme un pétillement.

mardi 10 janvier 2017

L'extraordinaire banalité


 
Résumé de l'épisode précédent :

Perséphone grandit au milieu des pommiers, des tulipes et des courgettes, sous l’œil aimant et inquiet de sa mère Déméter, déesse de la fertilité. À dix-sept ans, elle est de loin la plus belle plante du jardin. La vie s'écoule dans la béatitude d'un été perpétuel. Mais, à Éleusis, les journées passent lentement. Si la saveur d'un temps immuable ravit sa mère, qui jouit de son éternité pour rêver toutes les formes de vie végétale possibles, il n'en va pas de même pour sa fille, qui se sent à l'étroit dans leur luxuriante enclave. De plus en plus souvent, de violent rêves de fugue traversent l'esprit de Perséphone.

Et puis il y a eu l'invitation. À une fête humaine. Reçue par texto, de la part d'un expéditeur anonyme. Ça fait des mois qu'elle arpente l'enceinte du parc pour trouver l'endroit où la muraille est la moins haute. Elle sait où se situe l'arrêt de bus. Elle a même imprimé les horaires. À vrai dire, il ne lui manquait qu'un prétexte. Un appel du dehors, émis par n'importe qui. Elle relit les trois mots du texto, l'heure, l'adresse. C'est exactement ce qu'elle attendait.
À la nuit tombée, lorsque sa mère semble profondément endormie, elle traverse le parc, escalade la muraille, saute dans le dernier bus et rejoint la ville humaine. La première chose qui la frappe, c'est l’exiguïté des rues et la petite taille des gens. Comme ils ont l'air faible, se dit-elle. On l'avait prévenu que les humains ne sont qu'une copie très dégradée des dieux. Mais elle ne s'attendait pas à trouver autant d'imperfection à ses clones du monde inférieur. Leur bras et leurs jambes sont malingres. Il semble qu'ils titubent plus qu'ils ne marchent. La vitesse à laquelle ils se déplacent fait pitié. Soulever ou porter du poids les rend encore plus faibles. Et il faut les voir monter les escaliers. Quelle farce ! Curieusement, leur faiblesse et leur maladresse ne semblent pas les décourager dans leurs déplacements. La ville grouille d'humains fébriles, agités comme des chiots mal dressés. Perséphone se laisse emporter par ce tourbillon. Son portable vibre : « Tu as raté l'entrée de l'immeuble. Fais demi-tour et prend la première rue à gauche. » L'anonyme qui lui a envoyé l'invitation continue de la guider dans le labyrinthe des mortels.
Perséphone monte un escalier étroit et sombre dans lequel stagne une odeur de moisi. « Troisième étage, deuxième porte à droite. Pas la peine de sonner, ils ne t'entendront pas. » précise un nouveau texto. Devant la porte, une vague de timidité la submerge. Comment se salue-t-on chez les humains ? Faut-il s'incliner, se pincer les bras, se frotter les oreilles ? Quelles sont les paroles rituelles à prononcer ? La peur de commettre une maladresse la paralyse. Son portable vibre : « La première chose à faire, c'est de trouver l'alcool. La deuxième, les chiottes». Son guide anonyme semble avoir lu dans ses pensées. Étonnée par les usages des humains, elle ouvre la porte et pénètre dans l'appartement.
Leur habitat est semblable à un terrier, se dit-elle : sombre, étroit et moite. Dans de minuscules cubes de béton, des humains se déplacent. Sans doute, comme elle, cherchent-ils l'alcool et les toilettes. Entre ses deux points clefs, ils se baladent, ils brandissent leur regard bien haut dans leur face, et se le lancent lorsqu'ils sont assez près les uns des autres. Certains humains se reconnaissent, d'autres se méconnaissent, tous actionnent avec fureur le langage articulé. Il règne ainsi un brouhaha terrible. Des musiciens dissimulés aggravent la cacophonie par des rythmiques irrégulières.
« Ils ne se trouvent pas assez sourds, ils veulent l'être davantage. » observe Perséphone par devers elle. « Aucune créature vivante n'est aussi acharnée que l'humain à décupler ses limites. » extrapole-t-elle par souci scientifique. « Qu'est-ce qu'ils sont cons. » ajoute-t-elle gaiement, car ces humains qui lui ressemblent tout en étant terriblement inaboutis l'amusent beaucoup.
Un type s'approche d'elle. Il l'informe :
-  Tu as raté ma danse.
Des traces de maquillage blanc sont incrustées dans les pores de son visage. Perséphone le regarde avec curiosité. C'est le premier humain qui lui parle. Elle ne peut s'empêcher de noter la canine abîmée, les pellicules à la naissance des cheveux, les sillons rouges dans les globes oculaires, et d'autres signes d'usure.
-  Je la referai peut-être pour toi.
Il agite sous son nez une grande main aux veines saillantes. L'index s'avance, suivi du majeur, ils glissent sur le côté, sautillent, puis exécutent un demi-tour dans l'air. Le corps du prétendu danseur répète la chorégraphie de la main et s'éloigne. « Ils sont inaboutis mais attendrissants » concède la jeune déesse.
Perséphone continue de chercher l'alcool avec application. Elle passe plusieurs fois devant les bouteilles verdâtres sans les identifier comme des contenants. Renonçant à le trouver, elle s'assoit sur un canapé. Devant elle, les humains continuent de déplacer leur corps. Elle remarque soudain qu'il y a un rapport entre la rythmique grossière exécutée par les musiciens cachés et la fébrilité de leurs mouvements. Soudain, le sens de la situation lui est révélé : ceci est leur musique, et cela est leur danse ! « C'est ainsi qu'ils copient nos célébrations, se dit-elle. Qu'ils sont mignons ! Qu'ils sont grotesques ! » trouve-t-elle a à parts égales.
Un humain vient s'asseoir à ses côtés.
-  Beau troupeau, n'est-ce pas ? Demande-t-il. 
-  Oui, très beau, répond-elle avec prudence.
Elle a vite remarqué que les humains aiment s'adonner au langage articulé. Ils ne semblent pas s'être aperçus des limites de ce moyen de communication. De fait, ils ont développé une grande souplesse au niveau des petits muscles entourant la bouche et les yeux. Les enchaînements d'acrobaties expressives qu'ils exécutent sont très divertissants pour une jeune déesse habituée à la télépathie.
-  Les femmes méritent tout particulièrement notre admiration, poursuit son interlocuteur. Elles se sont arraché tous les poils de la couenne pour avoir ces belles peaux lisses. Elles sont allées dans des magasins, elles ont choisi des robes, du maquillage. Elles auraient pu rester chez elle, faire des réussites en buvant du thé au caramel, mais non. Elles ont préféré sortir, aller se faire bousculer dans les magasins. Et ça en valait la peine, n'est-ce pas ? 
-  Leurs parures sont en effet extraordinaires, répond Perséphone qui trouve les femmes aussi affreuses que désopilantes. 
-  Regarde-les. Elles avancent sur des chaussures à talons qui leur brisent le squelette à chaque pas. Certaines portent des gaines qui leur compriment le ventre, pour paraître plus minces. Elles n'ont pas l'air de souffrir. Au contraire, elles ont l'air légères et enchantées. Elles ont travaillé dur et maintenant elles se déploient gaiement, comme si tout ceci ne leur avait coûté aucun effort, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Regarde cette petite frange, n'est-ce pas terriblement coquet ? 
-  L'alignement des cheveux semble très rectiligne, répond Perséphone, bien embarrassée pour percevoir les beautés que son interlocuteur lui désigne, mais désireuse d'abonder dans son sens. 
-  Regarde celle-ci : as-tu déjà vu une bouche aussi rouge ? Je suis sûr que c'est la bouche la plus vaste de Grèce. 
-  C'est assurément une très grande bouche, bredouille Perséphone, de plus en plus impuissante à partager l'enthousiasme de son bavard compagnon. 
-  Regarde-les, mes belles pintades. Elles rient, elles dansent, elles s'enivrent, et je les admire.
Il se tait. Perséphone scrute les femmes avec application pour découvrir l'essence de la beauté humaine. Elle ne s'aperçoit pas que son compagnon est triste. Triste et fatigué.
Je voudrais rester là, sur ce canapé, et passer mon temps à les admirer, se dit-il. Pourquoi faut-il aussi les séduire ? Implacable, son dictateur intérieur lui répond : parce que tu es un séducteur. Alors maintenant, séduis.
-  Tous les gens qui sont ici sont des artistes, reprend-il. Ils sont tous identiques mais attention : ils sont tous différents. Il y a les artistes géniaux, les artistes sublimes, les artistes superbes et les brillants artistes. Surtout, évite de les confondre avec les artistes grandioses, les artistes suprêmes et les artistes extraordinaires. Dans ce milieu, on est très attaché à son identité. Ne mélange pas les artistes uniques et les artistes inclassables, ni les artistes hors-normes avec les artistes atypiques. Il n'y a qu'une vague ressemblance entre les uns et les autres. D'ailleurs, il faut vraiment être bouché pour confondre un maître-artiste avec un artiste-dieu. Tiens, je te présente Bob. Bob est un artiste universel, ce qui le différencie radicalement des artistes totaux. 
-  Enchanté. Mademoiselle ? 
-  Éloigne ton gros nez de ce périmètre Bob, intime le parleur.
Bob s'exécute.
-  Et toi ? Demande Perséphone. Quel genre d'artiste es-tu ? 
-  Moi ? Moi, je suis un artiste-boucher. Ce que j'aime, c'est manier la viande.
Voilà. C'est le moment de planter ton regard en elle, commande la voix intérieure du dictateur. Tout le reste, ce n'est rien. C'est du blabla, des pets de bouche. Avant, quand il avait du talent, il s'en passait. Mais à présent il a besoin de tâter le terrain un long moment avant de dégainer son regard. Il a peur que ses proies s'aperçoivent qu'il n'est pas aussi raide qu'il le faudrait, et qu'elles se ferment au lieu de s'ouvrir.
À contrecœur, il s'exécute. Avec un peu de crainte, il vérifie l'effet produit. Perséphone s'est figée, interloquée par ce qu'il vient de lui faire. Heureusement qu'elle est très jeune, soupire-t-il intérieurement. La sensation est trop nouvelle pour qu'elle la comprenne. Il ne faut pas lui laisser le temps d'analyser. Il recommence à parler.
-  Ce qui est merveilleux dans l'art que je pratique, c'est qu'il n'y a pas deux morceaux de viande identiques. Il y a les morceaux coriaces, les morceaux faciles, les morceaux délicats, les morceaux loquaces qui bavardent jusqu'au moment où on leur donne le coup de grâce. Il y a les morceaux fuyants, avec qui il faut faire preuve d'un grand tact, mais une fois attrapés ce sont eux les plus fidèles. Mais ceux que je préfère, c'est les morceaux sauvages. Ils ne sont pas dégrossis, tout le travail est à faire, mais lorsqu'on ôte la carapace, on découvre une chair fine, goûteuse, dans laquelle personne n'a jamais planté les dents.
Tout en faisant semblant de bavarder, il regarde Perséphone et Perséphone s'ouvre. Il rentre son regard en elle, il le sort. Perséphone suinte de plaisir en attendant qu'il le remette. Elle s'ouvre, elle suinte, elle s'accélère et s'allonge. C'est comme ça et elle n'y peut rien. Ça ne sert à rien d'être furieuse contre soi-même. Ça ne sert à rien d'essayer de toutes ses forces de se tenir fermée. 
-  J'ignorais que chez vous la boucherie était considérée comme un art, s'étonne Perséphone, moins stupéfaite par ce qu'elle apprend que par ce qu'elle ressent.
Il constate qu'elle est subjuguée. Comme c'est simple. Il pensait pourtant qu'une déesse, même jeune, lui donnerait plus de mal qu'une banale humaine. En vérité c'est exactement la même chose. Il songe à se taire, à s'éloigner. Elle aurait le temps de se refermer et lui il aurait le temps d'aller dormir. Comme la vie serait belle si on n'était pas obligé d'agir. Mais en lui quelque chose refuse de laisser le travail inachevé. Encore quelques flatteries et l'affaire est pliée, s'encourage-t-il. 
-  Tu sais ce que tu as de mieux ? En dehors de tes fesses, de tes jambes et de ta poitrine, je veux dire ? C'est tes narines. Tu as les narines les plus étroites que je n'ai jamais vues. Ne ris-pas, je suis très sérieux. Tes canines sont très bien aussi. Tellement aiguisées. Cesse de glousser je t'en prie. Et te aisselles. Un paradis de délices se cache dans leur courbure. Je l'ai deviné tout à l'heure quand tu as fait ce geste pour remonter tes cheveux. 
-  Monsieur, vous êtes l'humain le plus surprenant que j'ai rencontré ce soir, lâche Perséphone en oubliant de dissimuler sa divine condition. 
-  Je ne suis pas surprenant, je suis sinistre, rétorque-t-il, lui aussi emporté par un accès de sincérité. 
Perséphone rit de plus belle. Je sombre et elle rit, constate-t-il. S'ouvrir, rire et suinter : c'est tout ce qui les intéresse. Humaines et déesses confondues. Elles ne s'en font pas : elles sont persuadées qu'il y aura toujours un séducteur pour appuyer sur les ressorts qui déclenchent leur béance et leurs gloussements. Mais le séducteur en a sa claque. Ça fait trop longtemps qu'il s'use avec ce job ingrat. Maintenant il aimerait bien prendre des vacances.
Alors, pendant que Perséphone se perd dans la jouissance qu'il lui a donnée, il disparaît. Elle ouvre les yeux et il n'est plus là. Elle le cherche dans toutes les pièces de l'appartement sans le trouver. Après ce départ brutal, son intérêt pour les festivités humaines décline rapidement. Elle rentre chez elle en état d'ivresse hormonale. Sa mère dort encore paisiblement. Elle se glisse dans son lit pour revivre tous les détails de la soirée dans sa tête, les yeux fixés sur le plafond. Elle est persuadée d'avoir vécu une aventure.
Quand Déméter l'appelle pour l'aider au champ, elle répond qu'elle est souffrante.
-  Souffrante ? Répète sa mère avec angoisse.
Ne t'inquiète pas, quelques heures de sommeil suffiront à me remettre sur pied. 
Elle veut continuer à se remémorer la soirée qu'elle vient de passer. Elle veut revoir dans ses souvenirs l'apparence de cet inconnu. Elle veut réentendre chaque parole qu'il lui a adressée. Et surtout, elle veut revivre la sensation de son regard plongeant en elle. Si différente du regard doux et enveloppant de sa mère, ou du regard de surplomb, directement reçu sur le haut du crâne, des divins amis de la famille. Ce regard direct et brutal vient de lui révéler une extraordinaire banalité : Perséphone est pourvue d'un con.