jeudi 16 février 2017

Ha, Guenon !




Résumé de l'épisode précédent : Après avoir longuement cherché sa fille chez les humains, Déméter réalise qu'elle ne la retrouvera pas. A bout de forces, elle fait halte dans une maison de mortels, où la servante Baubô tente tant bien que mal de prendre soin d'elle. Mais Déméter, prisonnière du désespoir causé par la perte de sa fille, se laissé dépérir.

Il arrive parfois que sa servante Baubô, à force d'âpres négociations, parvienne à lui donner son bain, à l'habiller, à la peigner et à lui présente un miroir pour qu'elle s'admire. Mais alors la déesse ne daigne même pas jeter un regard à son reflet. Tout ce travail pour rien, pense la servante. Un jour, agacée, elle lui sert ses quatre vérités :
- Déméter, ta chair est triste. Tu n'as jamais vraiment ressemblé à une femme, plutôt à une courgette ou un navet à la pulpe verdâtre, avec de la soupe froide dans les veines. Mais maintenant tu ressembles carrément à un raisin sec. Tu n'as pas assez de graisse sur l'os pour faire de la ride. Tu te momifies.
- Avant d'arriver ici, j'avais un corps. J'avais des bras pour enlacer ma fille. J'avais une bouche pour embrasser ma fille. J'avais des mains pour la border, des mains pour la peigner, des mains pour la nourrir.
- Tes mains, c'est plus que des nœuds de doigts à présent. J'ai du mal à croire que ces mains mortes ont soigné quelqu'un.
- C'est normal. Quand on m'a pris ma fille, j'ai eu des jambes pour la chercher, des pieds pour la chercher, des crampes et des cloaques pour la chercher encore et encore. Puis j'ai compris que là où elle était, je ne pourrais pas la rejoindre. J'ai vu une maison, alors je suis entrée. Il y avait une chaise, alors je me suis assise. À partir de là, ça ne servait plus à rien d'avoir un corps.
- Et ton sang ? Qu'as-tu fait de ton sang ? Si tu me disais dans quel puits tu l'as jeté, j'irais l'en tirer avec mon seau.
- À quoi bon n'avoir rien d'autre que des litres de sang dans le cœur ? Je m'en suis débarrassé aussi.
- Tes joues, elles sont longues comme une avalanche à force de ne jamais être remontées par un sourire. Ton nez, c'est le seul machin qui reste debout au milieu de cette dégringolade. Il fait tellement d'ombre qu'on ne voit plus tes yeux. Pendant combien de siècles encore vas-tu tirer la tronche ?
Et comme Déméter ne répond pas, elle ajoute :
- Déméter, chez nous aussi les filles de vingt ans préfèrent l'amour grossier des bellâtres au bel amour ensoleillé des mamans. Chez nous aussi elles finissent par rejoindre le bouc puant, elles fuient le foyer et abandonnent leur mère à leur chagrin. Quand l'enfant part, nous laissant seules avec notre amour inutile, nos bras et nos mains inutiles, nos bouches et nos cœurs inutiles, nous aussi nous ne pensons plus qu'à mourir. Mais nous sommes humaines, c'est-à-dire viles et sans courage. Alors nous renonçons. Imite notre lâcheté Déméter ! Triche. Essaye de faire ton deuil. Échoue. Échoue encore. C'est long, l'agonie d'un amour. Mais tu n'as pas le choix : il faut recommencer, chaque jour, à le tuer. C'est lui ou toi Déméter.
- Alors ça sera moi.
Baubô expulse un épais mollard entre les deux dents qui lui reste. C'est sa manière à elle d'exprimer son exaspération. Mais il en faut plus à une vieille servante pour s'avouer vaincue.
- On m'a dit que tu étais une gracieuse personne, et même une envoûtante danseuse. Mais maintenant quand tu bouges, laisse-moi te l'avouer, c'est comme une quincaillerie qui se mettrait en mouvement. Ça crisse, ça grince, ça tressaute, c'est pas beau à voir.
- Quand ma fille est née, j'ai compté ses doigts : il y en avait dix. J'ai compté ses orteils : il y en avait dix.
- Nous faisons les enfants pareil chez les humains.
- Le reste de son corps était aussi harmonieusement et minutieusement assemblé. Je n'avais jamais rien vu d'aussi parfait. Pendant les dix-sept années qui ont suivi, il était bon d'avoir un corps pour servir ce corps. Il était bon d'avoir toute la grâce divine, et davantage, pour servir le déploiement de ce corps.
- Et maintenant même plus un sourire pour ta servante dévouée.
- Quand on m'a pris ma fille, je me suis rendu compte à quel point un corps c'est hideux. Un corps c'est laid, ça pue, c'est sale. Si j'avais un corps je te ressemblerais, toute rouge par endroits, la peau percée de mille petits trous par lesquels suinte du sébum et de la sueur, le ventre gonflé de gaz, la langue chargée, les paupières irritées, les dents grisâtres, les doigts tordus, l'haleine forte, les pommettes brûlées, les oreilles poilues, les joues tombantes, les cheveux gras, les chevilles boursouflées, les cuisses veinées, et cette chose entre les jambes...
- Tu veux parler de mon coquelicot fané ?
- Tais-toi.
- Mon bourrelet fripé ?
- Ça suffit.
- Mon berlingot avachi ?
- Fichue bavarde !
- Mes nageoires d'entrejambes ?
- Un peu de décence par pitié !
- Ma ride visqueuse d'où s'écoulent des filaments de blanc-manger ?
- Un mot de plus et je vomis.
- Bien. Je ne te parlerai plus de mon assiette de charcuterie faisandée.
- Tu recommences !
- Je préférerais me couper la langue plutôt que de déplaire à ma déesse.
- Contente-toi de garder le silence.
Déméter retombe en prostration. Baubô passe le balai. Elle fredonne :
Est-ce une face de guenon
Mais non mais non
Est-ce une pulpe de melon
Mais non mais non
Une moisissure de trognon
Mais non mais non
Est-ce une piqûre de frelon
Mais non mais non
Une gelée de puant poisson
Mais non mais non
Un agrégat de pliures
Dans un velu moignon
Montre ta craquelure !
Lève ton cotillon !
- Qu'est-ce que tu marmonnes encore ? Demande Déméter.
- Rien qu'une ritournelle de chez nous.
Baubô, un peu plus haut, poursuit :
Est-ce un velu chiffon
Mais non mais non
Est-ce un moite hérisson
Mais non mais non
Un saignant macaron
Mais non mais non
Un écrasé de fissures
Sur un flasque édredon
Montre ta craquelure !
Lève ton cotillon !
- Sans s'en rendre compte, Déméter s'est mise à fredonner «Mais non, mais non » avec sa servante.
- Est-ce une tranche de jambon ? chante Baubô.
- Mais non, mais non, répond Déméter.
- Est-ce un gluant bouillon ?
- Mais non, mais non !
- Est-ce un infect dragon ?
- Mais non, mais non !
- Un entrelacs de coutures, sortant d'un sombre chardon ?
- Montre ta craquelure ! Lève ton cotillon !
- Déméter, veux-tu que nous chantions la suite ensemble ?
- La suite ? Mais je ne la connais pas !
- Je vais te l'apprendre ! Répète après moi !
- Déballe ta pisette !
- Déballe ta pisette !
- Brandis ta prunette !
- Brandis ta prunette !
- Déploie ta michette !
- Déploie ta michette !
- Exhibe ta craquette !
- Exhibe ta craquette !
- Découvre ta cuvette !
- Découvre ta cuvette !
- Fais voir ta foufounette !
- Fais voir ta foufounette !
Baubô, n'y tenant plus, retrousse alors sa jupe, arque son bassin et projette les deux escalopes de son entrejambe sur le front de Déméter avec un claquement sec.
- Ha ! J'ai failli sentir ! s'exclame la déesse. Vite, recommençons à penser !
Mais il est trop tard, et l'espace que le choc a libéré dans son esprit laisse monter un immense rire tellurique qui fait voler en éclat le carcan de sa peine.
On dit qu'à partir de ce moment il ne se passa plus un jour sans que Baubô et Déméter chantent la chanson de la guenon, et même qu'elles en inventèrent d'autres.

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